Monsters of Grace – Bob Wilson et Philip Glass

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Photogramme issu de la vidéo de Monsters of Grace, Bob Wilson et Philp Glass,1998.

Monsters of Grace est une adaptation des poèmes persans de Yalal al-Din Rumi datant du XIIIème siècle, à partir de la traduction de Coleman Barks. Elle se présente sous la forme d’un opéra 3D créé en 1998 par Philip Glass et Robert Wilson. L’opéra comprend des images stéréoscopiques projetées sur grand écran qui entrent en résonance avec la musique et les voix de l’ensemble musical de P. Glass. Il se compose de treize tableaux d’une durée moyenne de soixante huit minutes.

Cet opéra est né après quatre ans de recherches, d’expérimentations et de prototypages. La réalisation des images mobilisa durant un an une équipe de vingt personnes et une centaine d’ordinateurs qui fonctionnaient jour et nuit. L’ensemble de Philip Glass, quand à lui, était composé d’une quinzaine de personnes qui permit la médiation entre le réel et le simulé tout en offrant une performance individuelle et unique à chaque fois.

Les auteurs

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Robert Mapplethorpe, Philip Glass and Robert, Wilson, 1976, Photographie : © Tate, Londres [2013]

Philip Glass est né en 1937 à Baltimore. Il est un compositeur de « musique à structures répétitives ». Insatisfait par sa formation musicale, il part pour l’Europe et débute une longue série de collaborations avec des artistes de renom comme Ravi Shankar. En 1967, il fonde le Philip Glass Ensemble.

Bob Wilson est né en 1941 au Texas. C’est un artiste plasticien et metteur scène. Son art se distingue, notamment, par l’emploi de la lumière et ses recherches sur le mouvement. Ensemble ils forment un binôme complémentaire dont le public a ovationné le travail en 1975 avec Einstein of the beach.

Kleiser et Walczak Construction Company 

Les images de cet opéra sont au départ des esquisses de Robert Wilson qui furent adaptées numériquement au moyen d’images de synthèses (Computer Generated Imagery). Kleiser et Walczak company réalisa cet ouvrage avec les moyens HighTech de Silicon Graphics. Ils furent également en charge des effets spéciaux des films Stagate, 1994 et Clear and Present Danfer (même année). 

Il est important de signaler que Monsters of Grace est en évolution constante à chacune de ses représentations. Lors de la première intitulée Monsters of Grace 1.0, les spectateurs ont pu voir des acteurs sur la scène alors que dans les versions suivantes, ce sont des personnages générés par ordinateurs. Ainsi, grâce à ces moyens Wilson dématérialise, d’une certaine manière, le plateau et laisse place « aux acteurs de synthèses ».

Jedediah Wheeler

Cette mise en scène numérique a été insufflée par le producteur Jedediah Wheeler. En effet, la volonté plastique de Wilson occasionnait des coûts incommensurables. Malgré son enthousiasme, Philip Glass était, cependant, réticent face à la froideur de cette technologie. Ainsi, il choisit un livret basé sur les chansons d’amour de Rumi afin d’intégrer de la passion humaine. Dès lors, le producteur réussit ainsi un tour de force en vue de la commercialisation de cet opéra et poursuivit la volonté de Glass : « Quand c’est fini, il peut avoir une vie au-delà de sa durée de vie performance. Nous pouvons mettre ceci sur un DVD avec la musique et ce sera essentiellement la même pièce. »

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Kent Mikalsen

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Photogramme issu de la vidéo de Monsters of Grace, Bob Wilson et Philp Glass,1998.

Les représentations

Après plusieurs années de travaux, le Royce Hall rouvre ses portes au public et accueil la première de Monsters of Grace en avril 1998. Ce lieu de renom est un centre dédié à l’art de la performance situé sur le campus UCLA à Los Angeles. Bien que cet opéra fut très attendu, il reçu un accueil mitigé. Il se fit même huer par certains membres de l’auditoire lors de la performance ayant eue lieu à Toronto en avril 1999. Cependant, ceci n’étouffa pas la volonté de Wheeler. L’opéra parti en tournée et fit le tour de l’Europe et des États-Unis durant plus d’un an. La tournée prit fin le 22 Juin 1999 à Athènes.

Technique et déconvenues

Lors de chaque représentations, des lunettes 3D étaient distribuées avec le programme afin que le public puisse capter les treize tableaux stéréoscopiques de cet opéra. Cependant, Wilson, qui est un adepte des changements de dernière minute, n’a pu faire évoluer l’œuvre comme il le désirait. En effet, lors de la première seul sept des treize tableaux sont en images de synthèses. Kleiser s’était même plein de son perfectionnisme en disant lors d’une interview : « Dans un théâtre, vous pouvez simplement dire à certains acteurs de le faire et ils le font. Pour nous, cela représente trois ou quatre mois de dur labeur. » Ainsi, peu de temps avant la première, Robert Wilson fut obligé de créer six scènes pour des performances en live.

Critiques

L’opéra reçu de vives critiques. On lui reproche, notamment, des images de synthèses figées, délavées. On parle même d’un opéra empêtré dans ses pixels malgré la fluidité de la musique. D’après le Los Angeles Times : « Monsters of Grace est un travail qui contient la promesse d’une collaboration entre Wilson et Glass, laquelle s’est considérablement égarée. Les fondations sont pourtant tout à fait solides. » Pour certains, il était difficile d’apprécier cette pièce dans le mesure où les images projetées n’avaient pas forcément de rapport avec le fond sonore. Laura Falqui ajoute même que « le lien avec les « chansons » de Glass est toujours indirect ou focalisé sur un message non évident. » Face à cette constatation, la critique et le public s’interrogèrent sur la volonté plastique du metteur en scène.

Esthétique de l’opéra

Photogramme issu de la vidéo de Monsters of Grace, Scène 7 "Gram Stéréo", Bob Wilson et Philp Glass,1998.

Photogramme issu de la vidéo de Monsters of Grace, Scène 7 “Gram Stéréo”, Bob Wilson et Philp Glass,1998.

L’intention de P. Glass et R. Wilson était de plonger le spectateur dans un monde mystérieux loin de toute vraisemblance. Pour ce faire, Kleiser et Walczak ont associé l’univers des contes pour enfants au surréalisme de Magritteainsi qu’au suprématisme de Malevitch et à la pureté de Mondrian. Toutefois, certains critiques émettent une exception pour la scène 7 intitulée « Gram Stéréo » où deux couples hommes femmes « fusionnent » visuellement afin de n’en former plus qu’un seul.

Les animations, quand à elles, soulignent ce caractère énigmatique grâce à la lenteur des mouvements et des actions. Dans l’article, « L’esthétique de Bob Wilson : réflexion sur ses dernières œuvres », Laura Falqui parle même d’ « une force hyper-réelle» qui se charge « d’une vigueur expressive et symbolique. » L’auteur illustre ce commentaire au moyen d’une bribe d’un poème de Rumi : « l’harmonie et les notes de la flûte s’élèvent dans l’atmosphère et même si les harpes du monde entier devaient brûler, il y aura de toute façon des instruments cachés qui jouent. »

La volonté des créateurs

A l’occasion de la création de cet opéra, P. Glass et R. Wilson avaient pour ambition de faire vivre une expérience aux spectateurs dans l’idée de l’œuvre d’Art Total « afin de remettre en cause les notions d’art que véhicule Einstein of the beach.» D’après Philip Glass : « […] l’image, la musique et la structure ont été les points de départ de notre travail. De plus, nous sommes maintenant confrontés au défi de la nouvelle technologie et son impact sur une vision artistique en développement. »

Quant à Robert Wilson : « Mon but n’est pas de vous donner des énigmes à résoudre. Simplement des photos pour écouter… Visitez notre opéra comme vous le feriez pour un musée. […] Regardez la musique, écoutez les photos14. »

Un work-in-progress honoré par Ars Electronica

Lors de la tournée, les versions de cet opéra se succédèrent jusqu’à parvenir au nombre de six. Les premières améliorations furent dévoilées lors de la représentation londonienne intitulée « Monsters of Grace 1.2 ». Elle se déroula au Barbican Center en Mai 1998. L’élévation de Monsters of Grace s’acheva avec la version 4.0 à Athènes. Ainsi, cette pièce est un work-in-progress et une révolution en son genre. Malgré ses aspects inachevés et ses nombreuses critiques, l’opéra reçu la mention d’honneur du jury d’Ars Electronica en 1998.